2009/07/22

Et si notre patronyme n'avait rien à voir avec l'armée ou avec la Marine?


Quand je demandais à ma grand-mère paternelle d'où nous venait cet étrange patronyme, elle me parlait, bien sûr, de l'armée à laquelle aurait appartenu notre ancêtre. Je ne peux pas dire qu'il me plaisait, ce nom, mais c'était à cause d'une bande illustrée que l'on pouvait lire dans La Patrie de l'époque et qui relatait les tribulations du major Tic, un fieffé menteur, orgueilleux comme quatorze. J'ai commencé à mieux apprécier mon nom après la disparition de cet horrible vaniteux.

Plus sérieusement, j'imagine que je n'ai pas été la seule à demander d'où venait notre nom et que plusieurs se sont fait répondre ce qu'il y avait de plus évident : le grade militaire de notre ancêtre. «Des légendes collectives se sont ainsi implantées», écrivait Albert Dauzat (vii). Les amateurs ont fait entrer le mythe (ou «la fantaisie» disait Dauzat), dans l'onomastique. Pour ma part, je crois que l'histoire de nos ancêtres devrait se suffire à elle-même, sans fantaisies, sans mythes.

À son arrivée dans la colonie, probablement en novembre 1702, Estienne est durement touché par la terrible variole.

Il se rend à l'hôtel-Dieu de Québec où on l'accueille. C'est là que se trouvent, à l'heure actuelle, les premières traces d'Estienne en Nouvelle France (plus tard, avec la démocratisation de la recherche, avec Internet, on en trouvera sans doute d'autres, et notre compréhension de son existence s'en trouvera encore enrichie.) Pour l'instant, Estienne arrive, malade.


La religieuse archiviste inscrit Pierre Estienne Sando dit Major, âgé de 25 ans, venant de Lyon. Déjà, on peut se demander ce que le prénom Pierre, précédant celui d'Estienne, vient faire là. J'ai volontairement laissé la ligne précédente pour que l'on remarque le nom du malade précédent : Pierre Bertrand dit ... Comme on sait qu'il s'agit de la seule et unique fois où Estienne est appelé Pierre Estienne dans sa vie en Nouvelle France, on peut supposer qu'il s'agit d'une erreur, une contamination : l'archiviste, dans un moment de distraction, aurait simplement répété le prénom précédent.

Nous savons que la mère d'Estienne s'appelait justement Sando. Notre ancêtre ne dit pas qu'il s'appelle Boutron, ou Bontron, ou même Beautron : il est Estienne Sando dit Major. Pourquoi fait-il cela? Pour l'instant nous l'ignorons. «En Nouvelle France il n’y avait pas de réglementation quant à l’utilisation d’un patronyme (Francogene).» Certains individus, précise encore Denis Beauregard, prenaient parfois le nom de leur mère, celui de leur tuteur pour reprendre plus tard le nom de leur père, que ce dernier soit putatif ou légitime.

On peut supposer qu'Estienne a eu un tuteur puisque son père, Claude, est mort alors qu'il était enfant; on peut encore supposer que le grand-père, Abraham Sando, ou l'oncle maternel du même nom, a pu agir auprès de lui comme tuteur, ce qui ne rendrait pas le choix de ce nom aussi incongru.

Estienne a passé une seule journée à l'hôpital le 30 novembre 1702. Il retourne le 5 décembre, probablement très malade cette fois.


Cette fois encore il est Estienne Sando dit Major, âgé de 35, mais non se reprend l'archiviste, plutôt âgé de 25 ans, toujours de Lyon. Le «Pierre» de Pierre Estienne a disparu. Il est censé avoir passé 22 jours à l'hôpital. Les calculs de la religieuse ne tiennent pas, mais on peut sans doute mettre sur le compte de la situation une bonne part de ces erreurs.

Le 12 décembre, l'archiviste porte une autre fois au registre le nom Estienne Sando dit Major, âgé de 25 ans, de Besançon avec une hospitalisation de 15 jours.


Il se représente une autre fois à l'hôpital le 31 décembre 1702, mais il ne reste que pendant une journée. Estienne Sando, âgé de 19 ans, de Besançon.

On pourrait croire qu'il a réussi à vaincre la terrifiante maladie, mais son nom réapparaît dans les pages du registre.

Lors de cette cinquième hospitalisation, Estienne est devenu Sando dit St Vincent, âgé de 25 ans, de Besançon. Dans cette admission, on peut voir à l'oeuvre la grande fatigue des religieuses, particulièrement de la religieuse chargée des admissions. Quand on examine la ligne juste au-dessus, on s'aperçoit que la personne entrée juste avant notre ancêtre porte le nom dit de St-Vincent, ce qui nous mène vers une autre hypothétique contamination due à la distraction ou à la fatigue. Estienne a toujours 25 ans, et il est toujours de Besançon (l'archevêché). Cette fois, il restera 9 journées.

Le 22 mai suivant, à nouveau Estienne se place sous les soins du personnel de l'hôtel-Dieu, cette fois, pendant toute une semaine.


La ligne qui porte son admission le dit venir de Toulouse, même s'il conserve son âge «habituel» de 25 ans et son nom Estienne Sando dit Major.

Le 30 août, le voilà hospitalisé pour une septième fois. Deux journées suffiront à le retaper suffisamment pour sortir.


Comme lors des premières hospitalisations, il viendrait de Lyon. Et il s'appellerait Estienne Sando dit Major, âgé de 25 ans.

Finalement, le 10 octobre, pour la dernière fois, Estienne Sando dit Major, âgé de 25 ans, de Lyon, retourne à l'hôpital. Il restera 20 journées.


Il a comme les autres fois le nom de Estienne Sando dit Major, il a toujours 25 ans, et il vient de Besançon.

Rechutes ou nouvelles maladies attrapées lors de ses séjours, Estienne était de santé fragile, la chose est indéniable. Il sera, au cours de cette épidémie, l'un de ceux qui séjournera le plus souvent à l'hôpital.

Pendant que tout le monde cherche un rapport entre le surnom ou le nom-dit Major et le patronyme Boutron, il faut je crois revenir à cet épisode de variole pour comprendre que le Major de notre nom allait plutôt avec le Sando.

Pour appuyer cette hypothèse, nous disposons de plusieurs éléments qui forment une constellation de données :
  • Estienne utilisait déjà le nom-dit de Major à son arrivée dans la colonie;
  • Estienne n'était pas soldat à son arrivée; il le deviendra quelques années plus tard;
  • Estienne utilisait le nom de sa mère, fille d'Abraham Sando l'aîné ou l'ancien (aîné par rapport à Abraham Sando le jeune ou le cadet, frère de sa mère);
  • le latin était utilisé fréquemment dans les registres; ainsi Abraham Sando père a-t-il probablement été nommé «major», c'est-à-dire l'ancien, le plus vieux, l'aîné.
  • le Major d'Estienne est sans doute un major latinprononcé mayor ou maior, puisque Bayonne devient Bajonne sous la plume de l'archiviste, et Bayeux, Bajeux.


Un jour, nous trouverons probablement des documents qui nous en apprendront davantage sur la famille d'Estienne; nous saurons peut-être alors qui est devenu son tuteur après la mort de son père et il ne serait pas étonnant que ce tuteur soit son grand-père ou son oncle.


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Sources iconographiques :
La Patrie, 3 janvier 1963, cahier bandes illustrées, in : http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/1365152
Registre des malades de l'Hôtel-Dieu du Précieux-Sang de Québec, 1698-1709, 1702, FR, non folioté, en date du 30 novembre 1702, du 5 décembre 1702; FV, non folioté, en date du 12 décembre 1702; FR non folioté, en date du 31 décembre 1702; FR non folioté, en date du 25 avril 1703; FV, non folioté, en date du 22 mai 1703; FR, non folioté, en date du 30 août 1703; FR, non folioté, en date du 10 octobre 1703.

Sources textuelles :

Denis Beauregard sur : http://www.francogene.com/gfan/gfan/998/noms.htm
Albert Dauzat, Dictionnaire étymologique des noms de famille et des prénoms de France,
édition revue et augmentée par Marie Thérèse Morlet, Paris, Librairie Larousse, 1980.

1 commentaire:

  1. Bravo pour la recherche et l'analyse (et aussi le découpage de tous les petits bouts du registre!!!)
    Je n'ai pas cette patience de chercher pourquoi le choix de Larose dans Deguire dit Larose ou de La marche dans Bricault dit Lamarche. Le saura-t-on jamais de toute façon.

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