2009/07/05

L'Hôtel-Dieu de Québec à l'arrivée d'Estienne en Nouvelle France


Comprendre l'hôpital du XVIIIe siècle naissant
L'hôpital de Nouvelle France n'a pas grand chose à voir l’hôpital du XXe ou du XXIe siècle. Pour comprendre mieux, il faut aller, je crois, à l’origine du mot qui est la même que pour les mots hôte, hôtel, ou même hospitalité : l’hôpital de la colonie accueille; il recueille; il nourrit; il dispense des médicaments à base de plantes qui viennent de savoirs anciens, mais il ne cherche pas à guérir, seulement à prendre soin du corps et de l’âme de ceux qui franchissent son seuil.

Mais l’hôpital-qui-ne-traite-pas de ce temps-là est encore un peu plus compliqué que ce que je vous raconte. Il y en a de deux types : l’hôpital général et l’hôtel-Dieu. «L'hôpital accueille tous les mendiants, tandis que l'hôtel-Dieu, appelé aussi «maison-Dieu», accueille tous les malades (Lebrun 82).» Ils sont tous les deux issus de la nécessité pour le chrétien d’être l’exemple vivant de la charité, de la miséricorde, de la compassion, comme le rappelle François Rousseau dans son très beau livre, La croix et le scalpel. Ainsi, l’hôpital général et l’hôtel-Dieu ont en commun d’accueillir tous les deux des miséreux; le premier, les miséreux de la société, l’autre ceux de la maladie. L'hôpital général recueille les démunis, les pauvres, les voyageurs; l’hôtel-Dieu s’occupe de tout le monde, pourvu qu’ils soient malades. L’hôpital et l'hôtel-Dieu accueillent chacun comme un représentant souffrant de Jésus-Christ.

Mais au début du XVIIIe siècle, l'hôpital général, dans la colonie comme en France, change subrepticement de vocation. Avec le temps qui passe, avec les épreuves qui s'accumulent, la vie dure et les années maigres, les pauvres, qui permettaient aux mieux nantis de faire ostensiblement leurs exercices de charité chrétienne (tout en exigeant des prières quotidiennes pour le salut de leur âme bienfaitrice), abandonnent la lutte et deviennent en se multipliant, dangereux pour la moralité publique, menaçants pour l'ordre qu'il importe de faire régner. L'hôpital général devient donc de plus en plus une institution d'enfermement des pauvres (comme en France avec La Salpêtrière). On retire les gueux de la vue, pour que l'exemple qu'ils donnent n'influence pas le corps social; on s'efforce d'inculquer le goût du travail à ceux qui peuvent travailler et on cache tous les autres (Lebrun 82).

L'hôtel-Dieu, lui, conserve sa vocation d'accueil et de soin, même si, avec le temps, les malades seront de plus en plus fréquemment appelés à contribuer aux frais de leur hospitalisation. Ainsi, l'armée devra payer pour ses soldats, le capitaine de vaisseau pour ses matelots, les employeurs pour leurs employés et leurs serviteurs, les congrégations pour leurs religieux. Quant aux autres, tous les autres, ils donneront ce qu'ils pourront ou ce qu'ils estimeront juste et raisonnable.

Finalement, l'hôtel-Dieu ne dispose pas d'énormément de lits; il peut tout au plus recevoir une quarantaine de personnes, beaucoup plus en période d'épidémie. Durant l'année 1702, notamment, l'hôtel-Dieu recevra une cinquantaine de personnes par jour (Rousseau).
Les malades eux-mêmes ont autour de 25 ans – comme Estienne –; quatre sur cinq sont des hommes (Rousseau 80). En période d'épidémie, ils s'entassent à deux ou trois dans un lit et les plus malades se retrouvent «sur la paille», c'est-à-dire qu'on installe ensemble sur de la paille recouverte d'un simple drap, et à l'écart des autres, ceux qui vomissent et souffrent de diarrhées; on peut jeter et remplacer facilement la paille. Ceux qui se retrouvent là sont «constamment exposés, ou à des rechutes toujours fâcheuses ou à reprendre une nouvelle maladie à la place de celle qui a été guérie (Lebrun 84).» C'est là aussi qu'on met à l'écart ceux qui agonisent.

Dans son ouvrage, François Rousseau ne parle ni de l'expression «sur la paille», ni de cette habitude propre aux périodes d'épidémie, par contre, François Lebrun en parle abondamment. Chose certaine, avec un nombre restreint de lits, il faut mettre plus d'une personne par lit lorsque le nombre de malades dépasse le nombre de couchettes disponibles : «notre hôpital fut rempli d'une si grande quantité de malades que, ne pouvant les y loger tous, et n'ayant pas d'endroit chaud pour les y mettre, nous les plaçâmes dans le choeur [de la chapelle] (Casgrain 340).»

Source iconographique :
http://augustines-misericorde.fr/Historique/Des-Femmes-d-exception/article/bienheureuse-catherine-de-saint

Sources textuelles :

François Rousseau, La croix et le scalpel, Histoire des Augustines et de l'Hôtel-Dieu de Québec, Tome I : 1639-1892, Sillery, Septentrion, 1989,
François Lebrun, Se soigner autrefois; Médecins, saints et sorciers aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Seuil, coll. Points Histoire, # H 193, 1995.
Georges Vigarello, Le propre et le sale, L'Hygiène du corps depuis le Moyen Age, Paris, Seuil, Points coll. Histoire, # H92, 1985.
Abbé Henri-Raymond Casgrain, Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, Québec, Louis Brousseau, imprimeur-libraire, 1878.

2 commentaires:

  1. Que vous racontez bien. C'est dans nos mots d'aujourd'hui... pour parler des maux d'hier!!!
    Ça me rappelle un peu cette visite que j'ai faite il y a quelques années à l'hospice de Beaune: http://www.hospices-de-beaune.com/fr/hospices/historique.php

    J'ai hâte de savoir le rapport (à peine effleuré, ce qui nous donne envie d'en savoir plus) avec Estienne, l'ancêtre.

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  2. Merci! Quand je suis allée à Orval en Ardenne, j'ai vu le musée pharmaceutique de l'abbaye, qui date de la période Estienne; ma recherche m'y a fait penser. Les moines - qui font maintenant de la bière et du fromage - ont conservé, autour d'un vieux chêne au centre de la cour, le jardin d'herbes médicinales.
    http://www.orval.be/fr/accueil/accueil.html
    http://www.remus.museum/html/fr/museum.php?id=132

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