2011/05/18

La colonie francophone du canton de Darling en Ontario, par Peter E. Andersen



La colonie francophone du canton de Darling 
un article de Peter E. Andersen, traduit et reproduit avec sa permission, publié dans le Lanark Era le 19 décembre 1985 et repris dans le bulletin du LCGS (Lanark County Genealogy Society) de février 1996.

Il existe aujourd'hui et il existe depuis le milieu des années 1830 une colonie francophone dans le canton de Darling que l'on appelle encore aujourd'hui the “French Line”. Les francophones du Bas-Canada ont été parmi les premiers de la région parce qu'ils faisaient partie des premières équipes de reconnaissance. Pour la plupart cependant, ils sont arrivés en fuyant les troubles de 1837-1838. En représailles pour ce qui était arrivé à Saint-Eustache, le village de Saint-Benoit, dans le comté de Deux-Montagnes, avait été entièrement rasé. Les familles Major, Cardinal et Lalonde sont toutes venues de Saint-Benoit. Pendant mon enfance, on racontait encore l'histoire du “Grand Brûlé”. D'autres, les Ranger, venaient de Côteau-du-Lac.
NdT : on pourrait dire qu'il s'agit du second “Grand Brûlé”. Au printemps de 1780, les sulpiciens avaient concédé une terre à défricher sur ce qui allait devenir le rang Saint-Étienne et la montée de la Côte-Rouge de Saint-Benoit. En défrichant ce territoire, on a créé des abattis auxquels on a mis le feu. Ces incendies ont brûlé pendant deux à trois ans, hiver comme été, d'où le nom de Grand-Brûlé pour parler de Saint-Benoit. (Plusieurs villes et villages québécois ont des rangs “du Brûlé” en raison de cette pratique de défrichage par abattis-brûlis propre à l'agriculture traditionnelle.) L'incendie ordonné par Colborne a ensuite gravé pour toujours le surnom de Grand-Brûlé dans la mémoire collective. (Source : Gaston Saint-Jacques et Olivier Dumoulin, Le tour du village Saint-Benoit Mirabel 1799-1999, office du tourisme des Basses-Laurentides, dépliant.)
L'économie allait alors en dents de scie, comme elle continue de le faire de nos jours. Les familles sont venues pour travailler dans l'industrie naissante du bois de Lanark. Certains autres sont arrivés par le Haut-Canada et les autres sont venus par Brockville et Perth.

Mon arrière-arrière-grand-père, Joachim Majore, a travaillé pendant un certain temps à Fitzroy Harbour; il avait un contrat pour la fourniture de bois carrés devant servir à la construction du premier chemin de schlitte à la chute des Chats (avis de décès dans le Lanark Era du 9 février 1898).

Mon autre arrière-arrière-grand-père, Louis Ranger, a travaillé pendant plusieurs années pour le compte de “Sandy” Caldwell de qui il allait obtenir un lot de colonisation à Darling. Cette ferme appartient encore à l'arrière-petit-fils de Louis Ranger.

Tous ces gens ont formé l'ossature de l'industrie du bois de Lanark. Tout l'hiver, sur les chantiers, ils se faisaient conducteurs d'attelage, scieurs, coupeurs, équarisseurs. Au printemps, ils faisaient descendre les billots sur les rivières (Clyde, Mississippi et Miramichi – Madawaska) et plusieurs poursuivaient le voyage avec les trains de bois jusqu'à Québec. À la fin du printemps, ils faisaient aussi de la potasse qui allait devenir plus tard très profitable. J'ai connu quelqu'un à qui une saison de travail rapportait 18$ à Carleton durant les années 1880. Les femmes et les enfants faisaient le travail sur les petites fermes. Lorsque les hommes se faisaient trop vieux pour le travail en forêt, ils utilisaient leurs talents pour faire des tonneaux (Adorateur Millotte, en haut de la rue Hilliar, à Lanark), des meubles et des cercueils (Louis Ranger), du tissage.

Pendant tout ce temps, ils étaient d'ordinaire isolés du reste de la société de Lanark en raison de la langue et de la religion. Il y avait bien une école publique, mais en raison du problème de langue, elle était peu fréquentée au début. Pour citer James Guthrie, énumérateur au recensement de 1851 :

Sur cette feuille on trouvera les noms de certains Canadiens Français. Ils se sont installés ensemble, à la limite ouest du canton. Leur terre est plutôt stérile et rocheuse, et même s'ils sont tranquilles et avenants ils n'ont pas l'énergie de leurs voisins anglo-saxons. Il y a quelques années, on a construit une école pour les inciter à y envoyer leurs enfants, mais ils n'en ont envoyé aucun. Leurs enfants grandissent dans une ignorance bête.

Ce n'était pas le cas, bien sûr : les gens du Bas-Canada étaient instruits pour les standards de l'époque, seulement ils l'étaient dans leur propre langue. Mon arrière-arrière-grand-mère, Marcelle Watier, épouse de Louis Ranger, était la petite-fille d'un notaire royal, avocat en droit civil. Son fils, William Ranger pouvait lire et écrire tant le français que l'anglais et a été instituteur pendant un certain temps dans la colonie. Les francophones du canton craignaient le gouvernement de l'époque. Le temps, dit-on, guérit bien des blessures, du moins les cicatrise-t-il. Les francophones de Lanark ont perdu leur langue. William Ranger et son fils Antoine (mon grand-père) ont été les derniers à converser régulièrement en français. Leurs fils et leurs filles ont fini par épouser les filles et les fils des voisins irlandais et écossais. À l'exception de ceux qui ont quitté pour le nord de l'Ontario ou du Manitoba, tous ont été assimilés.

Cette année 1984 marque le trois centième anniversaire de l'arrivée du premier représentant de la famille Ranger au Canada – en avril 1684 débarquait en effet à Québec Hubert Ranger, sergent de la compagnie De Lorimier.

L'histoire de ces francophones du Québec est intéressante et touche de près les guerres iroquoises. Leurs voyages les ont conduits depuis la baie d'Hudson jusqu'en Louisiane et à Terre-Neuve. J'ai du mal à imaginer qu'on les oublie lorsqu'il est question de contribution à l'industrie et à la croissance du comté de Lanark. Les nouveau-venus écossais et irlandais étaient des néophytes pour le travail des chantiers; il a bien fallu qu'on leur apprenne ce qui allait devenir leurs compétences. Les militaires britanniques étaient notablement mal équipés en termes d'outillage pour ce genre de travail, et les loyalistes qui acceptaient de faire de genre de travail étaient peu nombreux, plutôt portés comme ils l'étaient à l'entrepreneurship, comme le notent Merrick, Stephens, Wright et al. Les francophones se contentaient de moins et ignoraient possiblement les affrontements entre Caldwell et MacLaren à propos des gages à payer aux travailleurs de chantiers. Leur compétence reste indéniable tant au chantier que sur les rivières. Nombreux sont les Québécois enterrés le long des rives des comtés de Lanark et de Renfrew. Dans ma propre famille je peux en nommer cinq qui se sont noyés sur la Clyde et la Mississippi ; deux avaient à peine 18 ans et tous les autres en avaient moins de 25. C'était un travail dur mais ceux qui y survivaient vivaient longtemps (voir l'avis de décès du Lanark Era du mercredi 24 mars 1948 : “Grand Old Man of Darling”).


NOTE :
Peu après la publication de cet article, alors que je travaillais à compiler des données pour le Centre de Généalogie S.C. au diocèse d'Ottawa, je suis tombé sur des informations à propos de la colonie. Étrangement, la petite église de là-bas a toujours fait partie du diocèse d'Ottawa alors que la plupart des autres églises du comté de Lanark ont été placées sous l'autorité de Kingston. Quand les citoyens ont procédé à l'érection canonique de leur église en 1889, monseigneur Duhamel, alors archevêque d'Ottawa, a fait le voyage jusqu'à Darling pour la consécration de Saint-Déclan de Darling, une misson du Saint-Nom-de-Marie d'Almonte. Pendant la discussion avec les paroissiens, l'archevêque a demandé pourquoi ces familles s'étaient installées dans une région si éloignée. Parce que la terre était gratuite, ont-ils répondu. Dans sa description des événements de ce jour-là, le bon archevêque a noté qu'à son avis la terre était encore trop chèrement payée!


En terminant, on peut se demander pourquoi la petite église d'une colonie francophone a pris le nom d'un saint irlandais. Mais c'est une autre histoire...

Merci de votre intérêt!

Peter E. Andersen





Peter Andersen a publié trois volumes qui contiennent les transcriptions des naissances, mariages et décès depuis les originaux et la copie microfilmée du Lanark Era de 1895 à 1936. Les ouvrages contiennent aussi des transcriptions qui concernent les soldats de la Première Guerre mondiale qui sont revenus et qui n'ont pas réussi à revenir. Le Lanark Era a publié des informations pertinentes à propos des premières familles locales et à propos de celles qui étaient parties. Quand les volumes I et II ont été compilés, certaines informations manquaient qui ont été découvertes plus tard dans une collection privée. De là est né le troisième volume de la série, intitulé les Missing Years. Les trois volumes contiennent des informations sur plus de 45 000 personnes.

On peut se renseigner ici.


The French Settlement in Darling Township
By Peter Andersen

This article, courtesy of Peter Andersen, originally appeared in the Lanark Era, Dec 19, 1985, and was reprinted in the LCGS newsletter, February, 1996.

There is today and has been since the mid 1830s a French settlement in Darling Township. It is still known as the French Line. Indeed, the French from Lower Canada were among the first in the area as they made up part of the crew of the survey teams for the original surveys. The greater part, however, arrived here as a direct result of the political strife of 1837-38. The village of St. Benoit, Cte. Deux Montages, was burned to the ground in reprisal for the affair of St. Eustace. The families Majore, Cardinal and Lalonde all came from St. Benoit and even as I was growing up the story of "La Grande Brulee" was still being told. Others (the Rangers) came from Coteau du Lac. The economy was as chaotic then as now and they came because of the work commencing in the timber industry in Lanark. Some arrived by way of the Upper Ottawa and the rest came via Brockville and Perth.

My great great grandfather Joachim Majore worked for some time at Fitzroy Harbour where he had a contract for the supply of square timber for the construction of the first timber slide at the "Chats Falls" (Obit. Lanark Era, 9 Feb 1898). My other great great grandfather Louis Ranger worked for several years for "Sandy" Caldwell and homesteaded a lot in Darling that he received from the same man. This farm is still in the Ranger name, being farmed by the great grandson of the original homesteader. All these people were the backbone of the timber trade of Lanark. They were the teamsters, sawyers, cutters and hewers all winter in the shanties. In the spring, they drove the logs down the rivers (Clyde, Mississippi and Miramichi (Madawaska)) and many continued the long trip with the rafts all the way to Quebec City. During the late spring they also made potash, although this later became highly unprofitable; I know of one individual whose season's work netted him $18.00 at Carleton Place during the 1880s. The work of the small farms was carried on by the women and children and when the men became too old for the bush they turned their skills to former trades such a coopers (Adorateur Millotte, top of Hilliar St., Lanark), furniture and coffin maker (Louis Ranger), weavers, etc.

During all this time they were generally separated from the rest of society of Lanark because of language and religion. There was a public school built but attendance was very poor in the beginning -- simply because of the language problem. To quote from the census taker of 1851, James Guthrie: "On this sheet will be found the names of a number of French-Canadians. They are most all settled together on the West border of the Township. Their land is rather unproductive and rocky but although they are a peaceful and social people they do not have the energy of their Anglo-Saxon neighbours. A few years ago there was a schoolhouse built with a view to induce them to send their children, but they have not sent any. Their offspring are left to grow up in gross ignorance." Of course such was not the case. Those people from Lower Canada were quite well educated by the standards of the time but in their own language. My great great grandmother Marcelle Watier, wife of Louis Ranger, was the granddaughter of a "Notaire du Roi", a lawyer of the Civil Code. Her son, William Ranger, could read and write both French and English and indeed acted as a teacher for the settlement for a time. The fact was they had a distinct fear of the motives of the government of the day. Time, however, heals all wounds or at least creates a covering scar tissue. The French of Lanark have lost their tongue. William Ranger and his son Antoine (my grandfather) were the last to converse regularly in French. They eventually intermarried with their neighbours, Irish and Scots, and except for those who later moved to northern Ontario or Manitoba, all have been assimilated.

This past year, 1984, marked the three hundredth anniversary of the arrival of the Ranger family in Canada (April 1684, Hubert Ranger, a Sergeant of the De Lorimier Co., landed at Quebec). Their history in Quebec is very interesting with much action during the Iroquois Wars, etc. Their travels extended from Hudson's Bay to Louisiana and to Newfoundland. It seems shameful to me that they should be entirely forgotten when it comes to their contribution to the industry and growth of Lanark County. The newcomers (Scots and Irish) were greenhorns in the bush. They had to learn their skills from someone. The British Military were notoriously poorly equipped in tools for this work and there were not many U.E. Loyalists willing to do that sort of work, they were of the entrepreneurial bent, as note Merrick, Stephens, Wright, et al. The French were more easily satisfied or possibly rooked as note the clash between Caldwell and MacLaren over wages paid to bush workers. But their skills were undeniable both in the bush and on the rivers. Many are the Quebecois who are buried along the rivers of Lanark and Renfrew Counties. Just from my own family I can name five who drowned on the Clyde and the Mississippi. Two were but 18 yrs. and all were under 25 yrs. It was a hard life but those who survived lived long. (see obit. Lanark Era, Wed., March 24, 1948, Grand Old Man of Darling).

Note :
Regarding the French Settlement of Darling, some time after I wrote the article I was working at the Ottawa Diocese compiling info for Le Centre de Généalogie S.C. when I came across some info about the Settlement. Strangely the small church there has always pertained to the Ottawa Diocese whereas most others in Lanark County fall within the authority of Kingston.  When the people built their church in 1889 the then Archbishop of Ottawa, Duhamel made the trip to Darling for the consecration  of St. Declan's in Darling, a mission of the Holy Name of Mary in Almonte.  In the course of the Archbishop's discussion with the people he inquired as to why these twenty or so families had chosen to settle in such a remote location. They replied that the land was free.  The good Archbishop in his later description of the events in his journal remarked that in his estimation the land was overpriced !
                Why a small church in a French Settlement acquired the name of an Irish saint is another story. Many thanks for your interest.

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